Tout en papillonnant autour de l'une et de l'autre, Frédéric demeure fidèle en pensée à madame Arnoux, la femme idéalisée dont il devient, peu à peu, le confident. Lorsqu'il obtient enfin d'elle un rendez-vous galant dans un meublé qu'il a loué pour l'occasion, il l'attend en vain tandis que retentissent dans les rues avoisinantes les premiers coups de feu de la révolution de 1848. Mais, tout à ses passions, il ne s'était jamais senti concerné par les événements politiques qui avaient jalonné sa jeunesse. Madame Arnoux n'est pas venue au rendez-vous car elle a été retenue au chevet de son fils malade. Aussi est-ce Rosanette que Frédéric entraîne, par dépit, dans le petit appartement. Mais leur relation mouvementée ne fait que mettre en évidence leurs différences. Rosanette met au monde un petit garçon qu'elle perd très vite tandis que Frédéric n'a, à aucun moment, assumé les responsabilités d'une paternité qui l'ennuie.
En fin de compte, aucune des tentatives professionnelles et sentimentales du jeune homme n'est menée à bien. Et les années passent tandis que les amours se succèdent, sans pour autant éclipser la grande passion. À la suite d'une faillite, madame Arnoux et sa famille sont parties vivre au Havre et Frédéric n'en a plus que le souvenir. Pourtant, seize ans plus tard, alors qu'il est seul chez lui, il reçoit la visite d'une femme qu'il reconnaît : c'est madame Arnoux, venue faire « sa dernière démarche de femme ». Ils s'avouent leur amour mutuel tout en sachant qu'il appartient au passé et que le temps des adieux est venu. Madame Arnoux lui donne une mèche de ses longs cheveux devenus blancs, et disparaît pour toujours. C'est avec Deslauriers, l'ami fidèle, que Frédéric fait le bilan, assez pessimiste, des années écoulées ; ils se rappellent une visite qu'ils firent, adolescents chez « la Turque », tenancière d'un lieu peu recommandable d'où, pris de panique devant toutes ces femmes, ils s'étaient enfuis ; l'un et l'autre s'accordent à dire que cet épisode fut, en définitive, « ce qu'ils eurent de meilleur ».
Commentaire
Ce récit d'une vie ratée, d'une «passion inactive», d'un amour idéalisé et insaisissable, des «illusions perdues» de Frédéric Moreau, ce témoignage sur la jeunesse de 1848, ses illusions et ses échecs, n'a pour ainsi dire aucun rapport avec le roman de jeunesse pour lequel Flaubert avait choisi le même titre, si ce n'est qu'il évoque la figure d'Élisa Schlésinger, inspiratrice du personnage de Marie Arnoux, ce qui lui donne une grande part d'autobiographie.
Le romancier s'est soumis à une scrupuleuse méthode d'information, se documentant longuement, allant sur le terrain, afin d'accréditer chaque détail donné. Pourtant, il dut recommencer un chapitre après s'être rendu compte qu'au temps de l'action, il n'y avait pas de train entre Paris et Fontainebleau. Adoptant un cadre chronologique précis, il étudia minutieusement le contexte politique, l'histoire morale de toute la génération qui connut la fin de la monarchie de Juillet, la révolution de 1848, la Deuxième République et la fièvre politique et sociale précédant l'avènement du Second Empire. En évaluant l'importance relative de la fresque historique et des personnages, on constate que, même si le roman est doté d'un fond historique touffu, on ne peut pas y voir un roman historique dans la mesure où le héros, passif, totalement détaché de ce qui ne le concerne pas directement, ne se laisse pas changer par les événements qui n'influencent donc pas de manière déterminante le cours du récit.
L'action se caractérise par sa lenteur, son « piétinement », l'absence de toute progression dramatique. Elle rend sensible l'émiettement de la vie en une poussière de menues circonstances. Les épisodes se succèdent sans cette « fausseté de perspective » par laquelle l'artiste, ordinairement, donne un sommet à son oeuvre, lui fait faire « la pyramide ». Flaubert attacha beaucoup d'importance aux objets, aux menus faits, aux petits incidents de la vie de ses personnages, aux dialogues et aux silences, à tout ce qui n'est pas dit, que l'on n'a pas osé dire, analysant longuement les sentiments, sans qu'un coup de théâtre vienne à aucun moment relancer l'action. Son rêve était de raconter une vie où il ne se passe rien, d'écrire « un livre sur rien ». Les démarches succèdent aux démarches, les visites aux visites, les conversations aux conversations. C'est comme un film qui se déroule. Il n'y a pas de scène capitale, pas de « morceaux » (Du Camp). Cependant, c'est comme une grande symphonie par l'entrelacement des thèmes, par des accélérations du rythme égal, par des épisodes plus importants, comme le dîner chez les Arnoux, la soirée à l'Alhambra, la fête à Saint-Cloud, le bal masqué, où l'on a le sentiment que l'action pourrait se nouer. Mais rien de décisif ne se produit. Le romanesque, qui était raillé dans ''Madame Bovary'', est ici absent, et le roman tire sa force de cette absence : il parvient à donner l'impression de ce qui se passe souvent dans la réalité où il ne se passe rien, où c'est la vie qui passe. Frédéric aurait pu réussir grâce aux Dambreuse, séduire Mme Arnoux, épouser la petite Roque. Tout est en amorces d'aventures possibles, de drames qui n'ont pas lieu. Aux affrontements dramatiques du roman balzacien, Flaubert a substitué le tragique d'une dispersion qui ne conduit à rien. Il a écrit l'envers de plusieurs romans possibles, le roman de l'échec : échec d'un amour, échec d'idéaux.
Il a eu pleine conscience de ce qui faisait l'originalité de sa tentative en développant le caractère d'un jeune homme qui, malgré son charme et son romantisme, fait figure d'anti-héros par son inertie, ses attitudes irrésolues, ses lâchetés. Il y acquiert tout de même une « éducation » : par l'amour, par la vie, par les souffrances et les joies qui leur sont attachées, avant que se dessine une destinée d'homme. Il a lui aussi, comme Jules dans la première ''Éducation sentimentale'', son alter ego en la personne de Deslauriers. Et sur toute l'histoire plane la même ironie, tombe, à la fin, la même amertume. Oui, c'est pareil et ce n'est pas la même chose. La grande ''Éducation'' ne peint pas seulement un amour malheureux, une passion impossible, et elle est autre chose que la confrontation pathétique de Mme Arnoux et de Frédéric. Elle a des dimensions que ne possède pas l'histoire d'Henry et de Jules : celles que donnent les espoirs et désillusions d'une génération, d'une époque, d'une existence qui avait pris comme on dit un bon départ et qui se dissipe dans l'à-quoi-bon?
Ce personnage à la psychologie très fouillée est dépeint de manière réaliste et, par cet aspect, annonce les héros modernes. Frédéric Moreau se dédouble : observé et observateur, il fait partie de la fiction mais il revendique aussi une conscience toute nouvelle par rapport à l'illusion qu'est l'univers romanesque. Vaguement ironique, il a tendance à agir de moins en moins et à se regarder de plus en plus. Il rêve de ne rien faire, il devient peu à peu « un homme sans qualités », il s'abolit dans l'ordinaire des choses, tout entier absorbé par sa nouvelle passion : se voir en train d'être vu.
Le point de vue est d'ailleurs, la plupart du temps, celui de Frédéric. L'auteur, impassible, vient souvent relayer son regard par des descriptions objectives : si Frédéric aperçoit un jardin, c'est Flaubert qui le décrit. Mais Mme Arnoux, comme les autres personnages, est toujours vue par Frédéric.
Jacques Arnoux se caractérise par sa bonhomie, sa légèreté, sa vulgarité, son optimisme, sa forfanterie, sa conduite cynique avec les femmes : la sienne, Rosanette. Homme d'affaires, il a des projets ambitieux et nombreux, mais est victime de son incurie.
La modernité de Flaubert réside dans le fait qu'il a privilégié la forme, le style, au détriment de l'anecdote. Il a effectué un énorme travail de correction de la langue. À force de concision, la liaison des idées n'est pas toujours claire. Les comparaisons sont rares mais originales. Il déclara que « les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière [...], le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses. » Ce style est admirablement adapté à l'écoulement du temps : sec et dépouillé, souvent ironique, pour évoquer la grisaille de la vie quotidienne, il s'anime pour peindre les journées d'émeute et atteint un lyrisme retenu dans les portraits, sans cesse repris, de Marie Arnoux.
Ce soin minutieux et l'énorme travail de documentation auquel s'était soumis Flaubert expliquent pourquoi le roman ne fut terminé qu'en 1869. Aussi, la critique l'ayant mal accueilli, il en conçut une profonde amertume. Cependant, ses intentions formelles furent reprises par les romanciers naturalistes dont l'effort consistait, au moins en théorie, à tuer « l'aventure dans le roman », par James Joyce aussi.

